16 août 2008

Prud’Hommes : Vous avez à vous plaindre ? allez-y !

C’est simple, c’est près de chez vous, c’est gratuit et vous n’avez même pas besoin d’écrire une seule ligne pour gagner sur votre litige.

Paritaires. Les conseils de prud’hommes sont composés à parité de salariés et de patrons. Mais, dans 98% des cas, ce sont les salariés qui s’adressent à eux pour faire valoir leurs droits. Tout est fait pour les y aider. La procédure est simple. Elle demande peu de formalités, au point que tout peut se passer sans que vous ayez à écrire la moindre ligne. Et vous n’avez pas obligatoirement à prendre un avocat.

Si le conflit que vous avez avec votre employeur n’a pas pu se régler à l’amiable, si l’intervention de votre syndicat FO n’a pas suffi, allez au conseil de prud’hommes. Il y a, là, un secrétariat, qui s’appelle le greffe. On vous dira comment faire. C’est ce secrétariat qui assure notamment le suivi des affaires, tient à jour les dossiers et convoque les parties aux audiences. Si vous le souhaitez, vous pouvez éviter de vous déplacer en envoyant une lettre recommandée avec avis de réception.

Comme la procédure est orale, même s’il est possible de faire des écrits, les deux parties, le salariés qui se plaint et l’employeur qui est amené à s’expliquer, peuvent s’exprimer directement à l’audience pour exposer leurs arguments. C’est ce qui rend la justice prud’homale accessible à tous.

Vous pouvez donc tout faire tout seul et simplement. Cependant, le droit du travail est complexe. Il l’est devenu encore plus, à mesure que les gouvernements successifs ont imposé des lois de contre-réforme sociale, des dérogations aux règles. Le Code du travail est devenu, sous ces pressions multiples, un véritable maquis. Voilà pourquoi l’appui d’un syndicat s’avère souvent nécessaire pour augmenter vos chances de succès.

Le syndicat n’intervient pas uniquement dans le milieu de l’entreprise et sur le plan national. À travers ses défenseurs prud’homaux spécialement formés au droit du travail, le syndicat FO, si vous le sollicitez, vous apportera son aide et ses conseils.

Car, malgré leur nom, les «conseillers prud’hommes» ne sont pas là pour donner des conseils mais pour juger, pour donner tort ou raison à ceux qui ont à se plaindre. Ceux qui peuvent vous aider, vous conseiller, ce sont les militants des syndicats, particulièrement ceux de FO. Il se font un devoir de défendre gratuitement les adhérents. Il existe dans chaque département des défenseurs FO prêts à vous soutenir. N’hésitez pas à les contacter. Vous trouverez leurs coordonnées en consultant la liste des Unions départementales sur le site internet de la confédération FO: www.force-ouvriere.fr.

Plusieurs raisons convainquent les salariés qui veulent se défendre aux prud’hommes de ne pas y aller seuls. Il faut prendre un minimum de précautions, que l’expérience des militants de FO vous aidera à prendre sans avoir à faire toutes les recherches juridiques nécessaires.

Par exemple, votre demande risque d’être déclarée irrecevable, si elle n’est pas faite devant le conseil territorialement compétent. Elle peut aussi être rejetée d’office si vous n’avez pas respecté un certain délai, qui varie suivant l’objet du litige, par exemple, cinq ans pour les salaires.

Votre demande doit également comporter certaines mentions obligatoires, comme les coordonnées des parties (vous et votre employeur), le motif et la nature du litige, le montant de la demande, la section dont relève le litige...

Sur toutes ces questions, le syndicat peut vous aider, si vous faites appel à lui. Il peut même, pour certaines affaires, exercer une action en votre nom, par exemple pour les questions de discrimination, d’égalité entre les hommes et les femmes ou les droits des travailleurs précaires. N’oubliez pas qu’un syndicat FO est membre d’une confédération qui est à l’origine d’une grande partie des lois sociales qui protègent les travailleurs.

Que cette confédération promeut systématiquement la pratique de la convention collective du travail, celle-là même que le patron cherche trop souvent à contourner. Ce sont justement ces tentatives de non-respect des accords et des lois qui vous poussent à vous faire respecter en allant aux prud’hommes.

02 août 2008

10 ans de l’euro

Introduction

Après 10 ans d’existence, le moment est propice à un premier bilan de la monnaie unique européenne. La politique de la BCE et ses répercussions en matière de prix et de taux de change doivent être confrontées aux (modestes) performances économiques de la zone euro et à l’évolution de l’emploi et des salaires.

Introduit en janvier 1999, voici près de dix ans que l’euro fait partie du paysage économique depuis le passage des marchés financiers et des systèmes de paiement dans la nouvelle devise. Plus de six ans se sont écoulés depuis l’introduction des pièces et billets en euros au début de l’année 2002.

A l’heure des célébrations, tous les représentants des institutions européennes s’accordent pour reconnaître le succès de l’euro. La Banque Centrale européenne (BCE) et la Commission européenne clament leur satisfaction.

Mais faut-il pour autant conclure à un bilan positif ?

Bien sûr, l’euro présente des avantages évidents par rapport à la situation antérieure, lorsqu’il existait autant de monnaies différentes que d’Etats membres de l’Union européenne : facilitation des échanges, diminution voire suppression des coûts de transaction (frais de conversion), comparaison plus directe des prix ; etc.

Mais les performances économiques de la zone euro restent décevantes et surtout les conditions de concurrence créées par l’unification monétaire impliquent que les salariés endossent seuls le rôle de variable d’ajustement.

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De la crise financière au troisième choc pétrolier

Les économies font les frais de la spéculation.

Introduction

Nous savons l’essentiel du déclenchement de la crise des « subprimes » et de son mode de diffusion par le système de la titrisation qui a abouti à une contraction des crédits bancaires, les banques étant plus impliquées dans les marchés financiers que là, où en toute logique elles devraient tenir un rôle actif rationnel, c’est-à-dire le financement des économies.

La question est désormais de savoir si l’intensité de cette crise et son impact sur l’économie réelle sont derrière nous comme le sous entendent certains experts excluant un mouvement dépressif grave aux États-Unis. Ils comptent en fait sur les premiers effets du «plan Bush» de relance de la consommation annoncé fin 2007 et tablent sur une croissance américaine en V [1] avec un rebond fin 2008. A l’inverse, d’autres estiment que le pire est devant nous, et que les 945 milliards de dépréciations d’actifs et donc de provisions à réaliser par le système bancaire évoqués par le FMI, plongeront l’économie mondiale dans des difficultés sans fin. En attendant, les banques les plus prestigieuses comme Merrill Linch, Bank of America aux États-Unis, mais aussi Crédit Suisse, USB ou Deutsche Bank en Europe, ont encore annoncé récemment des dépréciations massives. Les licenciements dans le secteur se comptent par dizaine de milliers ; sur les deux premiers mois de 2008, les entreprises financières se sont séparées à elles seules de 20.000 employés [2]. Au lendemain de son rachat par JP Morgan, Bear Stearns a exprimé son intention de licencier près de 7.000 salariés, soit la moitié de ses effectifs. En France, la banque d’affaires française Natixis a annoncé dans un communiqué du 22 mai la suppression, suite à la crise des «subprimes», de 850 emplois sur un total de 22.000.

Les pertes s’étalent progressivement, ce qui permet aux autorités politiques et économiques de relativiser la situation pour éviter la panique des marchés et assurer un minimum de croissance. Mais laisser croire que la zone de turbulences est derrière nous est un moyen de passer par pertes et profits la plus grave crise financière mondiale de ces deux dernières décennies. Serait alors contournée la question pourtant inévitable des nécessaires régulations qu’il faut imposer à la sphère financière pour éliminer les risques et les chocs que subissent par contagion l’ensemble des agents économiques. Ce scénario de retour à la norme n’est pas garanti : une chute des prix immobiliers américains plus prononcée que prévu aux États-Unis, un fléchissement de la demande dans les pays émergents, de nouveaux remous financiers, une rechute du dollar… ne sont pas exclus. D’ailleurs, si ce n’est pas le krach qui pointe, la tourmente immobilière vient de se poser en France : le niveau insupportable des prix, la diminution du pouvoir d’achat et le crédit bancaire de plus en plus cher confirme le retournement du marché…et l’on peut s’inquiéter des effets à venir sur la croissance.

Pour Force Ouvrière, ne pas agir serait suicidaire ; le cœur de la réflexion doit se situer au niveau de l’analyse du système bancaire et du secteur des assurances car c’est là que les dysfonctionnements ont eu lieu ; c’est là aussi que tout n’est pas encore remonté à la surface. De nouvelles secousses sont à craindre, et la raison économique voudrait qu’elles soient anticipées.

Rappelons à ce propos, qu’il y a un peu plus d’un an, le FMI se montrait relativement optimiste sur la situation. Or, un certain nombre d’économistes mais aussi le TUAC, avec Force Ouvrière, s’inquiétaient de la baisse des prix de l’immobilier américain et de sa contamination de l’économie mondiale. Avec beaucoup d’assurance, l’Institution soutenait alors que la super croissance des pays émergents permettrait à la croissance mondiale de résister. Aujourd’hui, plus personne ne semble parier sur cette hypothèse et la thèse du fameux « découplage » s’effondre de jour en jour. Car si la croissance de ce pays reste élevée, leur consommation moyenne est peu développée et de surcroît freinée par l’inflation actuelle. Comme le souligne Françoise Lemoine [3], la question du «découplage» entre les différents pôles de l’économie mondiale mérite une réponse nuancée. A la question «la croissance chinoise peut-elle tirer celle du reste du monde?», à court terme la réponse est négative, la Chine représentant pour les États-Unis et l’Europe un marché d’importance marginale [4]. Devant la persistance des chocs qui secouent l’économie mondiale, le FMI n’a pas eu d’autre choix que de changer de discours en admettant que les économies asiatiques sont actuellement plus vulnérables à une récession américaine qu’il y a dix ans en raison des interdépendances commerciales et financières liées à la mondialisation. C’est peu dire que l’Institution est gravement frappée de cécité et ne correspond plus aux nécessités d’une économie en crise.

Au total, sous la pression de la crise bancaire, l’économie réelle est affectée du fait de la raréfaction du crédit dont le coût devient plus élevé. Le freinage des investissements paraît inéluctable de même que le ralentissement de la consommation. Depuis 2001, la croissance américaine se situait entre 3% et 3,5%. Ainsi, avec une prévision de 1,2% en 2008, les conséquences seront très lourdes sur l’économie mondiale et européenne en particulier.

[1] Une croissance en V fait référence à la forme de la courbe de croissance sur un graphique, c’est-à-dire une chute brutale suivi d’un redressement.
[2] Selon des chiffres du cabinet spécialisé Challenger, Gray et Christmas.
[3] Economiste et spécialiste de la Chine.
[4] En 2007, les États-Unis dirigeaient vers la Chine 5% de leurs exportations soit autant que vers le Canada ; L’Union Européenne dirigeait vers la Chine 4% de ses exportations extra-communautaires, soit moins que vers la Suisse…

En Europe, le pire va-t-il venir…

Selon Eurostat, au premier trimestre 2008, le PIB de la zone euro et celui de l’UE27 sont en hausse de 0,8% par rapport au trimestre précédent contre 0.3% et 0.5% au quatrième trimestre 2007. Néanmoins, les prévisions économiques de printemps de la commission européenne évaluent la croissance de l’UE a 2% en 2008 et 1,8% en 2009 après l’embellie de 2,8% en 2007. Cette tendance à la baisse se retrouve également dans la zone euro mais avec un taux de croissance comme toujours légèrement inférieur : 1,7% en 2008 et 1,5% en 2009 après 2,6% en 2007, replongeant ainsi l’Europe dans une croissance médiocre. La zone euro est comme toujours beaucoup plus préoccupée par la stabilité des prix via la modération salariale, que par la croissance et l’emploi…

La croissance européenne marque donc une nouvelle pause alors que son pilier consommation, le plus réactif, montre de sérieux signes d’essoufflement. D’après certains experts, la conjoncture européenne suit en moyenne avec un retard de 2,2 trimestres la tendance américaine, et la France cumule 3,8 trimestres de retard sur les États-Unis. Le FMI souligne d’ailleurs qu’en Europe, la comptabilisation des pertes est encore éloignée de la réalité dans de nombreuses institutions financières. De plus, la liquidité reste gravement compromise malgré la réaction énergique des grandes banques centrales. Enfin, il conclut qu’en «raison de la hausse des coûts de financement, de la pénurie de crédit, et l’effet d’entraînement de la correction des prix de l’immobilier et des actions, la crise aura des répercussions considérables sur la croissance. Une pénurie de crédit plus grave reste tout à fait possible, ce qui amplifierait le ralentissement économique européen.»

France : un rebond trompeur

Côté français, les bons résultats sur le PIB du premier trimestre 2008 et la révision à la hausse de la croissance de 2007 à 2,2% au lieu de 1,9% ont fait flambé l’optimisme de Bercy qui opposait «aux Cassandres de tout poil» l’impact positif de la loi TEPA. Réaction imprudente et tronquée car la progression du PIB au premier trimestre 2008 de 0,6% s’explique par l’accélération de la FBCF (formation brute de capital fixe) des entreprises non financières et par le redressement sensible des exportations (celles-ci ont augmenté de 3,1% après -0,2% au quatrième trimestre 2007), grâce notamment à une hausse très nette des importations allemandes, ce pays étant toujours le premier partenaire commercial de la France.

Mais la forte accélération des exportations est à prendre avec beaucoup de prudence, d’une part, parce que les statistiques du commerce extérieur sont toujours largement révisées, de l’autre, parce que ce rebond tient en grande partie aux performances enregistrées par deux secteurs : l’automobile et l’aéronautique. En outre, la hausse continue de l’euro va finir par se faire sentir sur les carnets de commandes y compris en Allemagne.

Par ailleurs, si l’investissement des entreprises résiste à la détérioration du climat économique, on peut se demander pour combien de temps encore? Une nouvelle montée de l’euro et des cours des matières premières ainsi que l’approfondissement de la crise aux États-Unis pourraient inciter les entreprises à mettre en berne leurs projets d’investissements.

Enfin, la flambée du pétrole a propulsé l’inflation à des niveaux inobservés en zone euro depuis des décennies, entamant encore un peu plus le pouvoir d’achat des ménages dont le moral ne cesse de se dégrader. En France, la mesure réalisée par l’Insee à l’aide de l’enquête mensuelle de conjoncture atteint un tel niveau de faiblesse que les statisticiens ne disposent pas de repères historiques suffisants (l’enquête existe seulement depuis 1987). Cette dégradation de la confiance des ménages se retrouve dans la note de conjoncture (juin 2008) publiée par l’Institut qui pronostique un second trimestre beaucoup moins flatteur et un millésime croissance 2008 limité à 1,6%. Le ralentissement de la consommation des ménages déjà constaté au 1er trimestre 2008 (0,1% après 0,6% au 4e trimestre de 2007) s’accélère. L’étau de la hausse des prix pèse durement sur le budget des ménages contraints d’arbitrer entre le plein d’essence et le caddy alimentaire. La baisse des prix de l’immobilier, confirmée par le recul des mises en chantier et la forte augmentation des stocks invendus, est un facteur d’aggravation de la conjoncture. Par le repli de la consommation c’est toute la machine économique qui risque de dérailler. Le scénario sombre est d’autant plus vraisemblable que les poussées inflationnistes amputent le pouvoir d’achat des salaires déjà anémique (le salaire mensuel de base a perdu 0,4 point de pouvoir d’achat sur un an) et que la seule réponse du gouvernement pour y remédier renvoie à un simple bricolage sur l’intéressement et la participation. Or, pour soutenir durablement la croissance il faut revenir aux augmentations collectives du salaire direct comme le revendique avec constance et raison Force Ouvrière. Le chef de l’État qui promettait de ramener la croissance avec les dents, aurait-il perdu son dentier?

Faut-il tabler sur le dynamisme allemand?

Outre-Rhin, le taux de croissance surprenant du premier trimestre 2008 de 1,5% a été tiré par les investissements industriels et le bâtiment, mais aussi par la consommation des ménages qui a rebondi (+0,3%) après un très mauvais 4e trimestre (-0,8%). Les hausses de salaires dans certains secteurs, suite aux négociations salariales, ne sont pas neutres dans le redressement de sa consommation privée affaiblie depuis 2000 par la politique de désinflation compétitive. Cette stratégie non coopérative a permis à l’Allemagne de gagner des parts de marchés au détriment de ses partenaires européens, mais de l’autre elle a asséché sa demande interne, notamment la consommation des ménages. Celle-ci se réveille progressivement sous l’effet des augmentations de salaire, mais la hausse des matières premières qui n’épargne pas l’Allemagne pourrait engendrer un nouveau reflux de la consommation, empêchant un réel décollage. Les exportations fondées sur le dumping social sont aussi menacées de perdre en dynamisme, comme le suggère la baisse de 2.5% des commandes de l’étranger par rapport au dernier trimestre 2007, ce qui confirme bien le ralentissement de la croissance mondiale. Au-delà du coût social que la loi Hartz IV a imposé à la population, l’augmentation des inégalités de revenus prend des proportions inquiétantes. Le bénéfice tiré de la réduction à la hache du coût du travail, exprimé dans le PIB relève de l’éphémère et non de la solidité. Le dynamisme allemand a donc ses limites.

De fait, l’Europe pourrait être confrontée à la stagflation, c’est-à-dire une croissance molle couplée à une inflation plus vigoureuse [1], alimentée par la flambée du pétrole. Sans parler de l’euro qui ne cesse de s’apprécier altérant tous les jours un peu plus la compétitivité de nos entreprises. L’euro s’est apprécié de plus de 50% en cinq ans, et on estime qu’il est surévalué de 30%. ! L’idée que la hausse du taux de change permet de freiner l’inflation importée est tout simplement absurde quand il s’agit du prix du baril. En effet, quand l’euro s’apprécie, le baril a tendance à augmenter, de sorte qu’au mieux, l’opération est neutre et ne soulage donc pas l’inflation générée par l’augmentation du prix du pétrole.

La BCE prête à durcir sa politique…

L’irrésistible ascension du prix des matières premières, son contre coup sur les économies mondiales…mais aussi l’éclatement de la bulle immobilière en Angleterre, en Irlande et en Espagne, appelleraient une intervention monétaire adaptée pour éviter l’inexorable chute du régime de croissance qui se profile dans l’Union.

Une solution à la crise serait de baisser les taux d’intérêt en Europe, cette baisse contribuerait notamment à rétablir une courbe des taux classiques (actuellement les taux d’intérêts longs sur les marchés sont inférieurs aux taux courts, ce qui est pour les économistes un signe inquiétant pour la croissance). Comme s’indigne Patrick Artus, directeurs de recherches et d’études chez Natixis, « pendant combien de temps la BCE va-t-elle ignorer les conséquences de sa politique monétaire sur la croissance, la compétitivité de l’industrie européenne ou l’emploi? », ce dont le gouverneur de la BCE n’a que faire. Ainsi, le dernier communiqué de l’Institut de Francfort laissait entendre que les taux pourraient être relevés lors de la prochaine réunion de juillet afin d’endiguer les pressions inflationnistes ! « Il n’est pas exclu que nous décidions de bouger sur nos taux à la prochaine réunion pour assurer l’ancrage solide des anticipations d’inflation », déclarait M. Trichet. « Je n’ai pas dit que c’est certain, je dis que c’est possible » a-t-il ajouté. L’annonce d’un resserrement imminent de la politique monétaire et du traitement de choc pour combattre l’inflation a stupéfait toute l’élite du microcosme économique.

J.C. Trichet s’est défendu en soulignant que la nouvelle pression inflationniste rongeait le pouvoir d’achat des citoyens, et qu’il fallait éviter les « effets de second tour », c’est-à-dire une contagion de la hausse des prix aux salaires. Signalons au passage que ses déclarations ont fait chuter le dollar et monter le baril de pétrole. Comme le soulignait un analyste de Dexia Securities France, « la BCE a pris le risque d’être auto-réalisateur en agitant de manière obsessionnelle le chiffon rouge des effets de second tour, alors qu’on les cherche encore. Mais peut-être croit-on à Francfort pouvoir fixer les prix internationaux du brut, du lait et du blé? »

La spirale inflationniste n’est pas à l’ordre du jour

L’inflation actuelle en Europe s’analyse comme un prélèvement extérieur sur les pays non producteurs de matières premières et de produits pétroliers. La question est alors de savoir qui paye la facture. Aujourd’hui, ce sont les titulaires de revenus fixes et pour l’essentiel les salariés, dans la mesure où les salaires ne suivent pas l’inflation. Mais le problème c’est qu’ils paient en proportion inverse de leurs revenus : ainsi plus le salaire est bas, plus la taxe extérieure est élevée. Par conséquent, le choc de prix actuel est profondément inégalitaire et équivaut à une redistribution des revenus à l’envers des pauvres vers les riches. Mais la complexité de la situation actuelle vient du fait que l’inflation est aujourd’hui tirée par les coûts et non par la demande, c’est-à-dire qu’elle ne provient pas d’un excès de consommation ou d’investissements. Or, si elle relève ses taux d’intérêt, la BCE traite l’inflation actuelle comme s’il s’agissait d’une inflation par la demande c’est-à-dire en essayant de refroidir l’activité économique. La politique qu’il conviendrait de conduire aujourd’hui est une politique d’investissements massifs pour augmenter la productivité du secteur privé, ce qui implique des investissements importants dans les infrastructures, mais aussi dans l’éducation, l’université et la recherche, et notamment dans les économies d’énergie et les énergies de substitution au pétrole. Malheureusement, en lançant une opération lance flammes pour éradiquer la dette publique (RGPP), le gouvernement sabote sa capacité à agir et met un terme aux dépenses d’avenir.

Plus généralement, la BCE en sacrifiant la croissance à la lutte contre l’inflation se dédouane en partant du principe qu’en luttant contre celle-ci, elle crée les conditions d’une croissance plus forte à moyen terme. Le problème, c’est que cette croissance plus forte n’est jamais arrivée en zone euro. Bien au contraire, à la différence du Royaume-Uni ou de la Suède qui ont fait le choix de rester en dehors de l’UEM, la zone euro est restée une zone de croissance molle. De juin 2007 à aujourd’hui, le taux d’intérêt aux États-Unis est passé de 5.25% à 2%, alors qu’il est resté au même niveau en Europe (4%). L’arbitrage américain s’est fait d’emblée en faveur de la croissance alors que l’arbitrage européen s’est fait en faveur de la lutte contre l’inflation.

Lutter contre la hausse des matières premières dans un contexte de croissance molle est une situation inédite pour la BCE comme pour l’ensemble des banques centrales. Il s’agit d’un phénomène mondial, par conséquent aucune d’entre elles ne devrait avoir la prétention de faire baisser ce type d’inflation, c’est-à-dire faire baisser les prix des matières premières. La gestion de cette situation, parce qu’elle a des conséquences dramatiques sur les inégalités, implique l’utilisation de plusieurs instruments de politique économique, à la fois la politique budgétaire, la politique monétaire et la politique de change. Mais comme vient de l’illustrer le dernier sommet européen à Bruxelles, les chefs d’État sont beaucoup plus occupés à contourner le non irlandais exprimé sur le projet de traité de Lisbonne plutôt qu’à trouver une solution viable pour amortir le choc pétrolier.

La crise énergétique : un troisième choc pétrolier

En hausse de près de 40% depuis le début de l’année, le prix du pétrole dérape, renchérissant considérablement les prix des carburants à la pompe. Tout d’abord, des facteurs économiques expliquent cette hausse : principalement l’augmentation de la demande en provenance des pays émergents, une consommation qui ne se réduit que faiblement dans les pays développés, engagés néanmoins dans un processus de réduction de la demande d’énergie et une offre qui stagne pour une ressource dont l’épuisement est prévu d’ici quarante ou cinquante ans. Au sous-investissement dans les nouveaux gisements, il convient d’ajouter un certain retard pris dans les investissements visant à atténuer la dépendance au pétrole ainsi que dans les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables.

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que le prix du pétrole se soit accru tendanciellement. Il faut également s’attendre à ce qu’il continue de progresser. Reste à savoir ce que ce prix reflète réellement et le rythme de la hausse. Or, il est aujourd’hui incontestable que le prix du pétrole est nettement surévalué et s’établit à des niveaux totalement irrationnels.

Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est la spéculation. La crise financière liée à l’éclatement de la bulle immobilière et au déclenchement du scandale des « subprimes » aux États-Unis a conduit les marchés financiers à se ruer sur d’autres valeurs. Les matières premières, pétrole en tête, et les biens alimentaires ont eu les faveurs des spéculateurs. Un exemple révélateur : on observe depuis environ deux ans une relation inverse entre le prix du pétrole et le cours du billet vert. La chute du dollar alimente la spéculation sur le pétrole, les investisseurs se détournant de la monnaie américaine pour orienter leurs placements vers l’or noir.

La FED craignant, et ce n’est pas nouveau, une inflation soutenue alimentée par les prix du pétrole, semble décidée à retourner le cours du billet vert. Mais les déclarations de Trichet pourraient s’y opposer. Les annonces de hausse des taux de la BCE dès juillet pourraient compromettre les efforts de la Réserve fédérale américaine, qui dans le contexte actuel est de nature à détendre le prix du pétrole et à dissuader la spéculation.

A près de 140 $ le baril, sous l’effet de la spéculation, les niveaux de prix sont donc particulièrement démesurés. Le rôle des pays de l’OPEP doit être souligné, la ressource pétrolière procurant une rente inépuisable. En 2007, ces pays organisaient même une baisse de la production. Le geste récent de l’Arabie Saoudite de relever sa production est un signe de détente mais la force de la spéculation en a rapidement annulé les effets. Soulignons enfin la persistance des tensions géopolitiques (Venezuela, Nigéria, Proche-Orient) qui à la moindre étincelle font s’envoler les prix du baril.

En bonne logique économique, les prix du pétrole devraient être le reflet des coûts nécessaires au maintien de la sécurité d’approvisionnement à long terme. On n’aurait pas échappé à une hausse mais celle-ci aurait été moins brutale. Il est difficile de séparer ce qui relève des facteurs économiques et de la spéculation mais selon certains experts, des prix compatibles avec les fondamentaux économiques du secteur qui s’établissaient à 40 $ il y a 5 ans, seraient compris dans une fourchette allant de 80 à 110 $ aujourd’hui.

Que faire dans ces conditions pour ramener le prix du pétrole dans cet ordre de grandeur, sachant qu’il ne pourra plus descendre au-delà? Si les marges de manœuvre sont réduites, une action publique peut néanmoins être menée. Il s’agit d’atténuer le choc actuel que supportent les salariés et à moyen terme, de revenir sur une trajectoire de prix plus en phase avec la réalité économique. En effet, les niveaux atteints aujourd’hui ont un effet destructeur sur le plan économique et social, mettant en difficulté plusieurs secteurs et contribuant à la dégradation de la situation économique des ménages les plus fragiles.

Pour Force Ouvrière la situation appelle une action des gouvernements

Première mesure : taxer les profits des compagnies pétrolières. La situation actuelle résulte de conditions de prix aberrantes. Il s’exerce un phénomène de rente issue des imperfections des marchés et de la spéculation, que les compagnies pétrolières s’approprient en partie. La perception de ces rentes n’est pas nécessaire au financement des investissements futurs.

La prime à la cuve pour les ménages non imposables part de ce principe mais elle est notoirement insuffisante. En outre, on peut s’étonner de voir le gouvernement négocier un financement avec une compagnie pétrolière en particulier, au nom de sa « responsabilité sociale ». Un prélèvement sur les profits de toutes les compagnies pétrolières ne serait pas confiscatoire dans la situation actuelle. Il serait au contraire légitime. Les gouvernements européens pourraient se coordonner sur une telle mesure. En taxant toutes les compagnies présentes en Europe, on éviterait les distorsions de concurrence. Le produit du prélèvement pourrait être redistribué en direction des ménages les plus affectés et/ou mobilisé en faveur des économies d’énergie ou du développement des énergies renouvelables.

Seconde mesure : si le chèque transport est resté lettre morte, la prime transports en faveur des salariés affectés par le dérapage des prix du pétrole doit être effective. Force ouvrière entend bien faire aboutir ce dédommagement dans le cadre des négociations que le premier ministre vient de confirmer. Certaines associations objectent que le maintien de prix élevés est nécessaire pour modifier les comportements et s’orienter vers les énergies alternatives. Certes, cette évolution ne peut être repoussée, mais l’on ne peut tolérer les prix exagérés ce qui reviendrait à accepter tous les abus en matière de rente et de spéculation.

Troisième série de mesures : favoriser la coopération internationale pour obtenir un relèvement temporaire de l’offre, faciliter l’accès aux gisements dans les pays producteurs afin de lancer les investissements nécessaires, coordonner une action internationale sur le marché des changes, favoriser les investissements nécessaires aux énergies alternatives et aux économies d’énergie, coordonner des mesures de lutte contre la spéculation financière. Il s’agit de ramener les prix du pétrole à des niveaux normaux et de dissuader la spéculation, dont le rôle aujourd’hui est prépondérant dans les difficultés économiques et sociales liées à ce qui pourrait bien être un troisième choc pétrolier. La Chine vient de décider de réduire les subventions sur les carburants pour apaiser la demande tandis qu’un relèvement de la production est attendu du côté des pays de l’OPEP. Mais sans réelle volonté de s’attaquer à la spéculation, le sommet mondial organisé le 21 juin, réunissant consommateurs et producteurs de pétrole, était voué à l’échec, ce qui semble se confirmer au regard des résultats.

Pour conclure, les perspectives économiques sont beaucoup plus assombries que ne le laissent supposer les acteurs économiques. On nous fait croire que la crise est terminée alors qu’une série d’éléments indique clairement le contraire. Les crises successives qui se sont accumulées renvoient aux renoncements des États à jouer leur rôle de régulation dans la mondialisation et dans l’économie de marché. Il faut changer de cap économique, sortir de la pensée unique et donner du sens à la démocratie et au débat d’idées, c’est le seul moyen de trouver des solutions susceptibles de stabiliser le système économique mondial. Mais ce que revendique,à juste titre, Force Ouvrière, demande une dose de courage politique qui fait cruellement défaut à ceux qui nous ont imposé aux forceps un modèle libéral criblé de virus financiers destructeurs.

Projet de loi de modernisation de l'économie

Les illusions de la baisse des prix et de la déréglementation pour revaloriser le pouvoir d’achat et développer l’emploi.

Introduction

La loi de modernisation de l’économie (LME) vient de faire son entrée au Parlement. Sur les cinq grands titres du projet de loi, le titre II intitulé «mobiliser la concurrence comme nouveau levier de croissance» suscite le plus grand nombre de commentaires et alimente les débats les plus vifs. Peu étonnant à vrai dire dans la mesure où ces dispositions touchent à la fois l’encadrement des relations commerciales entre distributeurs et fournisseurs et celles régissant l’urbanisme commercial. Et dans un contexte où la question brûlante du pouvoir d’achat ne cesse d’occuper le devant de la scène, le chef de l’État compte ardemment sur ce texte dans le cadre de sa communication sur le sujet. En effet, après les heures supplémentaires et l’intéressement, la promesse d’une baisse des prix fait office de troisième étage de la fusée.

Et cette arme supposée fatale tombe à pic car le gouvernement a à peine eu le temps de sa gargariser des chiffres de la croissance meilleurs que prévu que la parution des données relatives aux dépenses de consommation pour le mois d’avril (-0,8% après -1% en mars) venait doucher cette euphorie.

Largement inspiré du rapport de la commission Attali [1], le texte s’inscrit dans la droite ligne des lois Dutreil (2005) et Chatel (2007), sans oublier le passage de Nicolas Sarkozy au ministère de l’économie et des finances et les fameuses tables rondes visant à imposer une baisse des prix dans la grande distribution. Globalement, le diagnostic inspirant le législateur repose sur le postulat des bienfaits de la concurrence associée à une déréglementation poussée.

Pourtant, une approche critique des pistes proposées laisse apparaître des zones d’ombre inquiétantes qui recouvrent les fausses évidences des vertus de la libéralisation et du marché autorégulateur au profit du consommateur.

[1] Elle-même fortement inspirée par la commission Canivet, commission d’experts chargée en 2004 de faire le bilan de la législation existante, afin de faciliter les relations entre professionnels et renforcer les mécanismes de concurrence par les prix.

Quel bilan pour les lois Galland et Raffarin?

La loi Raffarin [1], votée en 1996, impose aux projets de création de surface commerciale supérieure à 300 m2 une autorisation délivrée par une commission départementale [2]. Le choix de ce seuil visait clairement à freiner l’implantation des enseignes de hard discount, essentiellement d’origine allemande, dans le but de protéger le petit et le moyen commerce national. Le hard discount – discompteurs selon le nouveau vocable français – occupe actuellement 14% du marché alimentaire, ce qui place la France en queue de peloton au niveau européen [3]. Cette législation a suscité des plaintes de la part de groupes étrangers et la Commission européenne a mis en demeure l’État français de se mettre en conformité avec le droit communautaire en termes de liberté d’établissement. Le projet de loi propose d’assouplir les procédures et de relever ce seuil de 300 à 1000 m2 afin de faciliter le développement de cette gamme de magasins et dynamiser la concurrence par les prix.

La loi Galland [4], adoptée la même année, avait quant à elle pour objectif de réglementer les relations entre la grande distribution et ses fournisseurs afin de protéger le petit commerce et les fournisseurs, via l’interdiction pour les grandes surfaces de répercuter la totalité des ristournes et des rémunérations des diverses prestations commerciales obtenues de leurs fournisseurs dans les prix de vente aux consommateurs. Il s’agissait dans l’esprit du législateur de renforcer les fournisseurs face à des distributeurs de plus en plus concentrés, disposant de ce fait d’un pouvoir de marché écrasant. D’où la redéfinition du seuil de revente à perte par la distinction entre la marge avant, que le distributeur peut répercuter dans son prix de vente, et la désormais célèbre marge arrière, qui rémunère en théorie des prestations de coopération commerciale visant à mettre en valeur les produits (publicité dans les catalogues de l’enseigne, meilleurs emplacements dans les rayons…). Celle loi contraint par ailleurs les producteurs à vendre leurs marchandises au même prix à tous les distributeurs.

De fait, le bilan des lois Raffarin et Galland apparaît négatif, tant l’une et l’autre ont manqué leurs objectifs tout en générant une série d’effets pervers. Ainsi la loi Galland n’a pas permis de juguler l’inflation des produits de grande consommation, les distributeurs ayant vite détourné le mécanisme des marges arrières à leur avantage en rendant largement fictive la coopération commerciale mais en faisant grimper les enchères entre fournisseurs pour figurer sur les références de l’enseigne; de son côté, la loi Raffarin n’a pas entravé le développement de la grande distribution au détriment du petit commerce mais a en revanche contribué à alourdir les procédures, induisant de ce fait des coûts de transaction significatifs et donnant prise à des pratiques de corruption avérées.

Les enjeux liés à la révision de ces législations sont lourds dans la mesure où elle présente l’ambition d’obtenir concomitamment une baisse des prix et une hausse de l’emploi. Cela revient à promettre le beurre et l’argent du beurre car si des effets sur les prix sont envisageables, même s’ils doivent être relativisés, l’impact sur l’emploi ne fait lui que peu de doutes et les projections gouvernementales très optimistes dans ce domaine traduisent avant tout l’absence de bouclage macroéconomique des analyses.

Il ne s’agit donc pas de défendre ces textes et de plaider pour le maintien en l’état de la législation mais de réfléchir à la mise en place de nouvelles formes de régulation dans un secteur stratégique de par ses multiples impacts sur la consommation des ménages et ses effets d’entraînement sur l’ensemble de l’économie.

Une nouvelle législation favorable à la baisse des prix pour le consommateur?

Surfant sur un sujet sensible et très porteur, la hausse des prix, le discours gouvernemental finit par accréditer l’idée que la flambée des prix serait un problème franco-français et que notre pays se singulariserait par des prix sur les produits de grande consommation plus élevés que chez nos partenaires. Pourtant, il ne suffit de balader son caddie dans les allées d’un supermarché pour dresser des bilans définitifs à valeur quasi scientifique, comme l’a encore fait récemment Luc Chatel, secrétaire d’État à l’industrie et à la consommation, en comparant un panier de biens des deux côtés de la frontière avec l’Allemagne. L’opération de communication est relativement efficace mais ses fondements sont plus discutables si on en croit diverses études, la France se situe dorénavant dans la moyenne européenne. Dans les faits, la forte progression des prix à l’œuvre ces derniers mois renvoie pour une bonne part aux déséquilibres sur les marchés mondiaux des matières premières, énergétiques et alimentaires, accentuées par les mouvements spéculatifs. Le phénomène n’est par conséquent pas circonscrit au territoire hexagonal.

Le projet de loi escompte une baisse des prix avec l’instauration de la liberté de négocier les tarifs entre fournisseurs et distributeurs, de l’ordre de 1,6% à horizon de trois ans. De fait, la liberté tarifaire est déjà amorcée. D’abord avec la loi Dutreil de 2005 qui a autorisé les acteurs de la grande distribution à répercuter une partie des marges arrières dans le prix de vente avec des effets tangibles sur les prix observés entre mars 2006 et mars 2007 (-3,2% en moyenne sur les produits de grande consommation). Puis plus récemment avec la loi Chatel entrée en application début 2008 qui étend cette possibilité sur la totalité de ces marges.

Cependant, ces mesures n’ont porté jusqu’ici que sur les produits de grande marque. Or, ces produits sont confrontés à une érosion de leurs parts de marché rapportées aux ventes des grandes surfaces au bénéfice des marques de distributeurs (MDD) et ce processus ne pourra que s’amplifier avec une libéralisation des prix. En effet, plus les prix des produits de grande marque auront tendance à baisser, moins les distributeurs réaliseront des marges sur ces produits et plus leur intérêt sera de développer les ventes de leurs MDD. Les MDD représentent déjà 29% des chiffres de vente des produits de grande consommation dans la grande distribution, soit un tiers des produits vendus en grande surface [1]. Et plusieurs enseignes ont fait part de leur volonté d’accroître ces parts jusqu’à 50%. On risque par conséquent d’assister non pas à une baisse globale des prix mais à une déformation de la structure de l’offre des grandes surfaces. Et craindre à l’inverse un impact à la hausse des prix, comme cela a déjà été observé sur les MDD, les distributeurs récupérant par ce biais les marges perdues sur les grandes marques. Il est sur ce point cocasse d’entendre les distributeurs focaliser leur discours sur les produits des grandes marques sans évoquer la flambée qui affecte leurs propres produits…

Les scénarios de la libéralisation, sur le papier pavés de bonnes intentions, butent sur une complexité beaucoup plus tortueuse que les évidences apparentes. Et pourtant le projet de loi ne s’est pas engagé, pour l’instant, sur la voie périlleuse de la suppression pure et simple du seuil de revente à perte pour les distributeurs, comme l’y invitait la commission Attali. Là encore, une telle proposition a de quoi séduire les consommateurs mais elle nie le fait que la vente à perte est un moyen classique de fausser le jeu concurrentiel. Plus grave, elle dénote une vision angélique en ignorant des pratiques qui consistent à noyer un îlot de pertes dans un océan de bénéfices. Les distributeurs n’ont qu’à axer leur communication sur une série de produits d’appel afin d’appâter la clientèle et se récupérer sur les autres produits. Du marketing en somme… consciente de ces dérives, la commission propose de palier les effets de la libéralisation totale des prix un renforcement du contrôle des prix prédateurs, suffisant selon elle pour encadrer d’éventuels abus. Il s’agirait en clair d’interdire la revente à perte dans les cas où l’objectif avéré est de mettre en difficulté les concurrents. Louables intentions certes, mais les expériences témoignent justement de la difficulté pratique à prouver une telle volonté prédatrice…

On voit bien que la grande distribution dispose de tout un arsenal pour tirer son épingle du jeu et entretenir l’illusion de la concurrence. De même, prétendre que libérer la négociation des tarifs du côté des industriels en leur permettant de moduler leurs prix selon les distributeurs relève d’une douce utopie. Dans l’hypothèse où un distributeur décide de vendre un produit phare d’une grande marque, en accord avec son fournisseur, à un prix très faible, on ne voit pas comment les autres producteurs pourraient résister à ce type de concurrence. D’où l’effet de brouillage des polémiques en cours entre les poids lourds de la distribution et de l’industrie, qui s’accusent mutuellement de pousser les prix à la hausse en gonflant leurs marges, et les petits producteurs pris en tenaille et soumis à des règles qui les dépassent et qui s’imposent à eux, quand ils ne sont pas instrumentalisés, tantôt par les uns, tantôt par les autres.

Des effets indirects potentiellement ravageurs

Le relatif sursaut du petit commerce urbain observé depuis la mise en œuvre des lois Galland n’aura été qu’un feu de paille. Du reste, on peut constater que la grande distribution a su réaliser une percée en milieu urbain malgré une législation jugée trop contraignante. Sur ce point, les propositions du projet de loi pour contrebalancer les effets d’une libéralisation accrue sont loin d’être à la hauteur du coup porté au petit commerce urbain.

On peut également s’interroger sur les effets d’une nouvelle vague d’ouvertures. Quels seraient les entrants? A priori, ce seront les mêmes acteurs, selon les zones de chalandise, à savoir les cinq ou six grands réseaux de distribution présents en France depuis longtemps. De fait, ces réseaux se connaissent parfaitement bien et ils sont logiquement membres des mêmes fédérations professionnelles.

Dans l’absolu, une véritable relance de la concurrence dans le secteur suppose l’entrée de nouveaux acteurs en capacité de créer un réseau de toute pièce. Un tel scénario paraît fort peu envisageable. Et ce ne sont pas les contraintes réglementaires qui sont en cause mais le territoire est déjà si bien maillé en termes d’implantations de grandes surfaces et les économies d’échelle si conséquentes dans le secteur que l’émergence ex nihilo d’un acteur qui plus est en situation de créer une centaine de magasins afin d’assurer sa compétitivité ne semble pas de l’ordre du probable. Pour preuve, si un groupe comme Wall Mart, premier distributeur mondial, ne cherche pas à pénétrer le marché national, ce ne sont pas les obstacles réglementaires qui l’en dissuadent mais bien la densité des enseignes et leur couverture du territoire.

Seule l’entrée d’un acteur extérieur pourrait venir bouleverser l’oligopole constitué de longue date et réellement exercer une pression à la baisse sur les prix. Les enseignes en place connaissent parfaitement leurs intérêts et elles ne vont pas déclencher une guerre commerciale frontale en ouvrant de nouveaux magasins lorsque leurs concurrents sont déjà bien implantés. Une évolution significative des rapports de force passe inévitablement par une déconcentration du secteur et la question des centrales d’achat qui contrôlent actuellement 90% des flux commerciaux sur les produits de consommation courante. Aucune disposition en ce sens ne figure à ce jour dans le projet de loi…

Plus d’emplois dans la grande distribution?
Impact de la liberté tarifaire
Un des principaux arguments développés par les tenants de la liberté tarifaire renvoie à son impact en termes de créations d’emplois. Le gouvernement, par la voix de Christine Lagarde, table ainsi sur la création de 50.000 emplois par an sur les cinq premières années suivant la réforme. Il ne faut pourtant pas se torturer les méninges pour soulever quelques contradictions. Imaginons que les distributeurs entrent vraiment dans une logique de baisse des prix en misant sur la concurrence frontale. Les marges vont naturellement avoir tendance à fondre et leur restauration va pousser les distributeurs à chercher des sources de productivité dans le but de réduire les coûts à due proportion de la baisse des prix. C’est une logique économique tout à fait basique qui fait le succès du hard discount. Cette catégorie d’enseignes présente une intensité en emplois, calculée en nombre de salariés par unité de chiffre d’affaires, deux fois moindre que celle des hypermarchés et des supermarchés. On peut donc considérer que si demain toute la distribution française applique ce modèle low cost, le niveau de l’emploi du secteur risque rapidement de se retrouver divisé par deux.

En matière de productivité, il existe effectivement d’importants réservoirs non utilisés, en particulier les technologies qui permettent d’automatiser le passage en caisse. Jusqu’ici, ces techniques sont expérimentées de manière graduelle et prudente mais le potentiel d’économies en emplois est sérieux et leur diffusion n’est pas exclue. Beaucoup plus révolutionnaires, les puces RFID sont encore en phase de rodage et largement perfectibles mais on peut très bien imaginer avec elles un développement brutal de l’automatisation qui entraînerait la disparition de dizaines de milliers d’emplois [1].

Dans l’hypothèse où les vannes de la guerre des prix seraient vraiment ouvertes, on ne voit pas pourquoi les distributeurs se retiendraient de pousser la logique à ses extrêmes en mettant en œuvre une massive substitution capital / travail, autre grand classique des calculs économiques.

Et au-delà de la recherche de gains de productivité, une guerre des prix aura également des répercussions lourdes sur les relations commerciales avec les fournisseurs et ces derniers seront à leur tour poussés à explorer des voies de rationalisation, en particulier en répercutant en cascade une pression accrue sur leurs sous-traitants voire en délocalisant, tant en matière de productivité qu’en rognant si besoin sur la qualité des produits.

Effets d’une libéralisation des ouvertures

Le diagnostic sous-jacent au texte repose sur la faiblesse du nombre d’ouvertures de magasins ces dernières années. Or, une rapide vérification révèle que la plupart des dossiers présentés aux instances légales ont été validés. Il apparaît ainsi que le législateur ne se pose jamais la question de savoir si le paysage commercial est saturé ou pas, comme en témoigne la densité française comparée aux situations de nos voisins européens. On recense pourtant un hypermarché pour 46.000 habitants en France contre un pour 51.000 en Allemagne et 130.000 en Italie, ce qui fait de notre beau pays le plus dense en nombre de mètres carrés de grandes surfaces par habitant !

Faisons malgré tout l’hypothèse qu’une levée des obstacles réglementaires réponde à l’immense appétit de croissance de la grande distribution. Le risque est alors de voir surgir des surcapacités et on bute sur un phénomène bien connu des économistes, celui de la contestabilité des marchés. En clair, si un marché particulier peut porter deux magasins et que trois ou quatre enseignes s’y implantent, les mécanismes de concurrence feront certes probablement baisser les prix mais au bout du processus d’élimination et de stabilisation du marché seuls deux rescapés resteront en lice. Après tout, on peut juger que la cruelle loi du marché a fait son office et que l’émulation concurrentielle, pour ne pas dire darwinienne, a laissé place aux deux opérateurs les plus performants, qui sont d’ailleurs autant qu’en situation initiale. C’est faire l’impasse sur les mécanismes à l’œuvre entre les points de départ et d’arrivée, comme ceux détaillés plus haut, et en particulier sur le front de l’emploi où il est très probable que le stock de postes de travail aura fondu dans l’intervalle.

Une fois encore, il ne s’agit pas de prôner le statu quo mais de souligner que la combinaison proposée par le projet de loi LME, à savoir la libéralisation des ouvertures et la promotion de la concurrence par les prix, s’accompagnera d’un affaiblissement de l’intensité en emplois du secteur de la grande distribution. En tout état de cause, le prix à payer pour permettre à la structure commerciale de respirer et de se renouveler et les dégâts collatéraux paraissent élevés et bien loin des promesses annoncées. Des expériences du même type, en particulier au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, témoignent des effets désastreux d’une telle politique de libéralisation en termes d’emplois, sans pour autant produire d’effets durables sur le pouvoir d’achat des consommateurs.

Conclusion

En résumé, l’approche du projet de loi sur la question des relations commerciales et de l’urbanisme commercial apparaît fondée sur des présupposés fragiles et séduit avant tout par la simplicité. Et malheureusement cela explique pour quelles raisons ces mêmes arguments peuvent s’avérer d’une redoutable efficacité dans le débat public, à partir du moment où ils sont parés de toutes les vertus en faveur du consommateur. Une autre manière d’aborder le sujet aurait pu consister à interroger les modes de régulation du secteur en vue de les adapter aux enjeux actuels. De fait, le texte, tout comme les préconisations du rapport de la commission Attali, se satisfont des relations salariales et des conditions de travail qui ont cours dans le secteur. Pire, nous avons vu comment une concurrence effrénée par les prix peut influer négativement sur la situation de la main d’œuvre, symptomatique d’une logique néo taylorienne dans les services, en sacrifiant l’emploi et en accroissant la pression sur les salariés restants dans le but de dégager des gains de productivité tout en préservant les marges. De ce point de vue, le low cost est aussi un low cost en matière de condition de travail et de rémunération. D’autres voies sont possibles, plus orientées vers une amélioration du service aux clients et qui modifient sensiblement le rôle dévolu aux salariés et donc leurs perspectives professionnelles. Ce scénario ne cadre évidemment pas avec l’avènement annoncé d’une société low cost et les rêves consuméristes qu’elle véhicule.

Nous reviendrons bien évidemment sur le sujet et plus largement sur l’ensemble du texte LME [1] à l’issue du vote de la loi. D’autant que se profile une farouche guerre des amendements [2] et que les divers lobbies en présence vont s’évertuer à influer jusqu’au bout sur la version finale du texte de loi, tant les intérêts commerciaux et financiers en jeu sont considérables. La croisade pour la baisse des prix, menée par certains robins des bois de la grande distribution, érigés en défenseur quasi-désintéressé du consommateur, ne doit pas détourner la problématique du pouvoir d’achat de son enjeu principal, à savoir les revendications salariales. Force Ouvrière entend bien défendre ces positions et les faire entendre à l’occasion du débat parlementaire.

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